La salle était comble en ce vendredi 5 juin au Conseil Départemental de la Haute-Garonne, à l’occasion du colloque « L’Homme et la Nature : une alliance à préserver », qui avait choisi comme invité d’honneur Marc-André Selosse, célèbre professeur au Muséum national d’Histoire naturelle. Voici notre sélection des points saillants de cette journée mêlant biodiversité, santé et territoires, avec en fil rouge une question centrale : comment mieux cohabiter avec le vivant et le préserver ?
Le vivant, un réseau d'interactions et de dépendances
« Nous sommes une espèce parmi d’autres. » C’est sur cette idée que Marc-André Selosse a planté le décor. La nature ne fonctionne pas comme une liste d’espèces isolées, c’est un réseau d’interactions et de dépendances. Comme au Jenga : on retire des pièces, encore et encore… jusqu’au moment où tout s’effondre. Et quand on perd un élément, on ne sait jamais quelles seront les conséquences finales.
Les cinq grandes causes d’extinction ?
- Changement d’utilisation des milieux
- Surexploitation (plus de 30% des stocks de poissons sont surexploités)
- Changement climatique
- Pollutions
- Espèces invasives.
Des épisodes d’extinction, notre planète en a déjà connu. Ce qui change aujourd’hui, c’est le rythme : l’extinction actuelle est 100 fois plus rapide que les précédentes.
Côté sols, Marc-André Selosse rappelle que les pesticides et engrais minéraux ont permis, à l’époque, de résoudre les famines. Mais les connaissances ont progressé, et les effets néfastes de ces intrants sont aujourd’hui documentés : plantes fragilisées, pollution des eaux, cadmium… On sait désormais faire autrement : couverts végétaux, compost, absence de labour.
Le célèbre biologiste en profite pour glisser une remarque qui résonne auprès du public : ne confondons pas propreté et hygiène. La propreté est culturelle, au Moyen-Âge, on vivait dans des conditions jugées insalubres, aujourd’hui on tend vers un excès inverse : des environnements trop stériles. Or, nous avons besoin de fréquentation microbienne. La diversité dans notre microbiote dépend de la diversité de notre alimentation, elle-même conditionnée à la diversité des cultures et des paysages. Tout est lié.
Des chiffres qui interpellent... 🤔
50% des entreprises du CAC40 dépendent directement du vivant, mais seulement 7% l’intègrent dans leur stratégie. 1€ investi dans la transition écologique en rapporte 3, selon la Cour des comptes. Entre 30 et 60% des cultures agricoles dépendent de la pollinisation. Le coût du traitement de l’eau a augmenté de 13% en deux ans, en premier lieu à cause de l’urbanisation. En parallèle, le nombre de nouveaux cas de cancers dans le monde a augmenté d’environ 80 % en moins de trois décennies.
Alexandre Duparc, cardiologue, le résume avec justesse : « Lorsque j’ai fini mes études de médecine, la santé je ne savais pas ce que c’était. Les maladies, oui. » Le concept One Health élargit cette vision : notre santé dépend de notre environnement, de notre alimentation, de notre lien au vivant. Même nos ocytocines, les “hormones du bonheur”, augmentent lorsque nous sommes dans la nature.
Ce que les enfants nous apprennent sur nous-mêmes
Carole Voisin, maître de conférences en sciences de l’éducation et de la formation à l’Université de Toulouse Jean-Jaurès, a présenté les résultats d’une enquête menée auprès d’élèves de CP et CE1 sur leurs représentations du monde animal. Les serpents sont vraiment perçus comme l’ennemi public n°1, mais les aigles ou même les renards sont aussi considérés comme dangereux. Bien que provoquant un rire général dans la salle, les réponses collectées mettent parfaitement le doigt sur le nœud du problème : on ne nous apprend pas à identifier les liens entre espèces, ou les « services » rendus par ceux que l’on appelle les « nuisibles ».
Sur le terrain, les solutions existent déjà
Les tables rondes de l’après-midi l’ont confirmé : les initiatives concrètes fleurissent partout. Nolwenn Marchand, du CAUE Haute-Garonne, a montré que la réintroduction du vivant en milieu urbain apportait un triple bénéfice, et ce à toutes les échelles de projets :
- amélioration du cadre de vie,
- développement de la biodiversité
- et meilleure résilience des quartiers et bâtiments.
Hélène Gauthier, Directrice du CPIE Terres Toulousaines, a pris l’exemple des balades urbaines organisées par l’association comme vecteurs de sensibilisation et de compréhension : l’observation des lichens, par exemple, permet d’évaluer la qualité de l’air . Nous retenons notamment cette phrase de son intervention : “Éduquer à l’environnement, c’est éduquer à la complexité”.
Et si on changeait de regard ?
Jean-Louis Hemptinne a conclu avec une image qui nous a marquées. Plutôt qu’une « alliance » avec la nature, un mot qui suppose encore une négociation, il propose la cousinade : ce rassemblement festif de personnes qui partagent un ancêtre commun. Parce qu’au fond, nous avons tous la même origine. Il s’agit juste de renouer le contact. 🌿
Comme disait Albert Jacquard, « Tu es les liens que tu tisses« .
Nous repartons de cette journée avec cette phrase gravée dans nos têtes et dans nos cœurs, et la conviction que la boîte à outils est sur la table. Il ne reste plus qu’à s’en saisir !